Le Pianiste – Streetart à Thessalonique, Grèce

Déformé, hideux, moche, laid, rebutant, craceux, la gueule de travers, les yeux en conflit, un visage sans profil pour rattraper sa face et dont les traits incertains témoignaient de la volonté brouillon qui lui donna le jour, le jeune homme, adossé contre le mur, fumait sa clope dans un grognement sans fin.
Au sujet des passants qu’il dévisageait de son regard noir, il marmonnait sans courage des « sac à merde » et des « enfant de salauds ». Les gens l’évitaient, l’ignoraient. Le flux des piétons empruntait une déviation en s’approchant de lui et dessinait ainsi un périmètre de sécurité autour de sa zone pestiférée.

Une porte s’ouvrit derrière lui. Quelqu’un l’invita respectueusement à le suivre. L’Informe jeta sa cigarette par dessus son épaule et le suivit en grommelant. Ils remontèrent un long corridor, sombre, menant à une salle plongée dans l’obscurité.
Le jeune homme s’assit et caressa avec délicatesse le clavier devant lui. Un spot s’alluma qui éclairait ses doigts. Deux cents souffles étaient retenus dans la salle.

Les notes explosèrent. Le piano accueillait un diable et cédait tout à son génie.

Illuminé, rouge, absorbé, animé, mystique, en transe, détendu et crispé, les mains lancées dans une course effrénée, gourmandes de touches blanches et noires, ne semblant pas connaître la satiété, les traits du pianiste prenaient vie. Son être entier s’accordait dans une unité parfaite, une communion de corps avec son instrument. Son va et vient sensuel, cette danse du démon, le faisait trembler de plaisir, l’obligeant à se mordre les lèvres pour retenir un cri d’agonie. Il pleuvait de sueur sur son compagnon de jeu.

C’était un passage hors du temps.

Enfin il plaqua avec une force majestueuse l’accord final sur le clavier. Un silence impatient suivit l’ultime parole du piano, lui accordant le temps de résonner pleinement.
Et la dernière note s’éteignit. Délivré de la tension de l’attente, un bruit gronda dans le public, monta avec puissance, et deux cents paires de mains applaudirent de toutes leurs forces, et deux cents souffles crièrent leur joie, sans retenue, pour célébrer la beauté dont ils avaient été les témoins.


Street art par artiste inconnu à Thessalonique en Grèce

Vous aimerez aussi

Commentaires

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Les histoires les plus appréciées

1984 – Street art par Groove, Paris

"Si tous, en effet, jouissaient de la même façon de loisirs et de sécurité, la grande masse d'êtres humains normalement abrutie par la pauvreté...

Traitrise – Street art d’Alessandro Etnik, Vitry-sur-Seine

Il enclencha le mécanisme, courut se mettre à l'abri et, s'accroupissant derrière le muret, il pressa ses mains contre ses oreilles. Même ainsi, le...

Araignée du soir – Petite Poissone à la Butte aux Cailles, Paris

🎶 Matin pressé, tartines beurrées, Jeans enfilés, joie des mouflets: Court le monde ! Le temps file sans récépissé, Plus de matin, pas de soirée : Outrage à montre ! Et...