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cinéclub d’invader

Vous connaissez sans doute par coeur les films de John Carpenter et David Cronenberg. Voici mis en scène les oeuvres en mosaïques du célèbre street artiste Invader dans des situations imaginant la disparition de personnages, à la façon de seconds rôles dans les films des années 80.

 

#EPISODE1 Yeux rouges pour fin tragique

Invader Paris PA-496 – crédit photo: Yohanan Winogradsky

Le meilleur ami du héros, ayant vu s’allumer dans le trou du mur obscur deux yeux rouges qui le fixaient menaçant,

n’eut bien évidemment pas d’autre choix que d’écouter sa curiosité naïve teintée de bêtise innocente qui l’encourageait à aventurer sa main pour tâter du bout des doigts cette forme de vie étrange,

à la suite de quoi il afficha un regard angoissé lorsque, sentant sa main captive, il comprit qu’il était bloqué, se mit à hurler paniqué

et finit par se faire dévorer, le bras, l’épaule, la tête et tout le reste, hors champ, projeté en ombres sur le sol, en se tordant de douleur et criant grâce,

tandis qu’à deux pas, dans la maison voisine, équipée de doubles vitrages qui donnent sur le carnage, le héros trinquait en charmante compagnie, dans une cocktail party bondée,

et se demandait agacé ce qui pouvait bien justifier le retard de son ami, ignorant tout du sort funeste de celui-ci qui pourtant agonisait tout près de lui.

 

#EPISODE2 Rencontre funeste dans les bois

Invader Paris PA-113 – crédit photo: Yohanan Winogradsky

“Vraiment Kimberley… T’es trop insupportable en ce moment !“ Se répétait en américain et en elle-même Suzie alors qu’elle s’éloignait du campement où les trois tentes du groupe d’amis avaient été plantées,

à la suite de nouvelles chamailleries entre les deux pourtant très bonnes copines au sujet de Bryan pour savoir laquelle aurait le droit de lui proposer une série de dates chastes,

chose que Suzie ruminait maintenant seule au fond des bois assise sur une souche morte, ignorant que derrière elle, dans l’ombre, la bête ignoble de ces lieux, dont la légende précise qu’elle apprécie particulièrement les jeunes filles, s’approchait furtivement, se glissant dans le dos de la future victime,

lorsqu’au moment d’armer son coup, elle fit craquer une branche alertant Suzie qui se retourna et hurla d’effroi, prévenant ainsi ses amis, trop tard néanmoins pour lui éviter d’être découpée, hachée réduite en bouillie, ne laissant presque aucun reste,

restes qui, quand elle les vit, poussèrent Kimberley à se ruer dans les bras de Bryan s’exclamant judicieusement : « Oh Bryan ! C’est horrible !”

 

#EPISODE3 Jogging sous les crocs du vampire

Invader Paris PA-1245 – crédit photo: Yohanan Winogradsky

Kathy et Jennifer, copines d’enfance inséparables, confidentes de rires et de pleurs, avaient pris l’habitude chaque soir après le bureau de courir ensemble au coeur de Central Park,

comme ça, pour se vider la tête et médire dans le dos de Kimberley et Suzie, leurs collègues débiles, si fausses au dehors, tandis qu’elles deux, dans leur auto-diagnostic d’elles-mêmes, incarnaient la perfection, le fit & smart US, mieux que dans les magazines qui leur avaient pourtant dicté tous les ingrédients de leur fierté d’être elles,

y compris cette course qu’elles couraient à présent, joyeuses et insouciantes, se précipitant sans s’en rendre compte tout droit dans le piège tendu par l’impitoyable chauve-souris, Dracula en personne,

qui guettait sa portion de chair fraîche du jour en forme de joggeuses dont le spectateur suivait à présent l’entrée dans un tunnel mal éclairé qu’elles ne traverseraient jamais

car sur leur cou déjà le Comte festoyait sauvagement arrachant coeurs, carotides, aortes, jugulaires, et bas morceaux,

tandis que sur le pont au-dessus, de richissimes touristes s’émerveillaient de leur propre bon goût quant au choix de leur destination, coca pas frais et hot dog dégoulinant à la main.

 

#EPISODE4 Dans la ville, éventré

street art paris par invader dans le quartier des halles

Invader Paris PA-60 – crédit photo: Yohanan Winogradsky

La guerre interplanétaire battait son plein et la ville sens dessus dessous n’était plus qu’un champ de ruines infesté de Galaxians au milieu duquel Jim le beau gosse et Kevin le geek, collègues à l’agence Lemings & Doom Advertising, faisaient figure de derniers survivants de la race humaine,

cherchant à échapper à la pesanteur du ciel maculé d’un rouge pluie de feu sous lequel ils se faufilaient entre les murs éventrés, la peur au ventre et la mitraillette au poing qu’ils avaient eu la chance de trouver sur des restes de soldats épars, le canon précédant partout leurs pas peu assurés, tendus et alertes au moindre frémissement,

et ainsi sursautèrent en entendant quelques cailloux tomber d’une façade, suite à quoi Jim qui ouvrait la marche se retourna vers Kevin pour s’assurer que tout allait bien,

lorsqu’il sentit dans son dos une présence et l’instant d’après vit sortir de son ventre une pointe qui bientôt le fendit par le milieu et l’ouvrit en deux, tandis que Kevin, terrorisé, reculait tremblant, trébucha et tomba à la renverse, cassant ses lunettes sans lesquelles il ne voyait plus à présent qu’une forme floue se précipiter vers lui, lui inspirant une pensée d’horreur qu’il n’eut pas le temps d’exprimer.

 

#EPISODE5 Le roi du bal de promo perd la tête

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Invader Versailles VRS-07 – crédit photo: Yohanan Winogradsky

Peter et Matthew McArrog étaient les frères les plus populaires de l’école, admirés par les uns – futures desperate housewives et autres gens insupportables – mais aussi détestés par les autres – geeks, freaks, nerds et premières de classe prudes – pour exactement les mêmes raisons : leur assurance, leur goût de la moquerie des plus faibles, leur aptitude extraordinaire à attirer sur eux l’attention en toutes circonstances et leur enthousiasme à faire la fête,

fête qui, ce soir-là justement, réunissait tout ce monde au bal de promo marquant la fin du lycée, soirée mythique de l’imaginaire collectif de célébration de l’insouciance avant les ambitions futures et la pression des années fac à venir, autant de bons prétextes pour espérer avant l’aube la perte du pucelage, pour abuser d’alcools et autres substances en douce, tout cela pour faire passer le temps en attendant le climax de l’événement: l’élection du roi et de la reine du bal de promo,

qui se trouvaient à présent tous deux dans le noir, derrière le rouge rideau de la scène qui se levait petit à petit pour révéler petits bouts par petits bouts les heureux élus dont la lumière éclairait déjà la ceinture et qui furent pratiquement entièrement découverts lorsqu’une ombre furtive se plaça derrière le roi et que le bruit net et tranchant d’un croisement de lames résonna et que le public vit avec effroi la tête de Peter lui tomber dans les mains tandis que son sang giclait sur la belle robe de sa reine terrorisée et déjà dans les pommes

et que Matthew hurlant d’horreur sautait sur scène pour recueillir les deux morceaux de son frère Peter qu’il suppliait désespérément de se recoller, offrant à ses détracteurs geeks, l’occasion de rire de cette conception absurde et pathétique que proposait Matthew de l’irréversibilité d’un effet anatomique produit par une cause de nature assaillante chargée de violence avec intention manifeste d’empêcher physiquement l’individu ciblé de pouvoir entreprendre des actions futures.

#EPISODE6 Ça, c’est louche

streetart paris par invader

Invader Paris PA-522 –
crédit photo: Yohanan Winogradsky

La fin des cours venait de sonner et les trois inséparables amis Jess, le beau gosse, Vince, le sportif, et Bill, le geek, trainaient ensemble comme à leur habitude après l’école marchant, riant, jouant, insouciance incarnée par ces jeunes années, trio usine à jeux de mots, farces en tout genre, bêtises bon enfant, qui au tournant d’une allée qui marquait l’entrée dans le quartier résidentiel où se trouvait la maison de Jess

s’élancèrent dans une course dont l’enjeu était de ne pas finir traité de poule mouillée et dont rapidement le beau gosse et le sportif prirent la tête semant Bill qui, à bout de souffle, s’arrêta sur le côté de la route hors d’haleine, et qui, alors qu’il se remettait en marche après quelques instants de repos, tandis que le soir commençait à tomber et que les lumières des maisons et des rues s’allumaient,

eut soudain l’étrange sentiment d’être observé et pressa le pas agité, tremblant, regardant attentivement de toute part pour croiser les yeux de celui qui l’épiait sans succès jusqu’au moment où il lui sembla distinguer un regard mauvais, louche le fixer depuis une bouche de caniveau dont il choisit de se rapprocher pour voir ça de plus près sans finalement rien trouvé,

c’est au moment de repartir, ayant tourné le dos à la bouche, qu’il sentit deux mains puissamment lui saisir les jambes, le faire tomber au sol, mouvement dans lequel il perdit ses lunettes qui restèrent coincer dans le caniveau, et le trainer vers les égouts où bientôt retentit le bruit d’os craquant sauvagement sous les crocs d’un clown affamé, alors qu’à quelques rues de là, Jess et Vince, passés à table, dégustaient déjà le poulet rôti que la mère de Jess avait cuisiné, volaille saucée qu’ils nommèrent Bill en hommage à leur ami qui avait perdu la course.

#EPISODE7 Fantôme poursuite

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Invader Paris VRS-22 – crédit photo: Yohanan Winogradsky

Harassés par la pluie et le vent, Jack et Mélanie, jeune couple tout juste marié, avancent de nuit, péniblement sur une route mal éclairée vers le manoir écossais qu’ils ont loué, première étape de leur lune de miel, repos bien mérité, après une année de préparatifs d’un mariage auquel ils avaient souhaité donné le faste d’une bourgeoisie consciente de son côté nouveau riche, désireuse de s’acheter une tradition familiale comme on rajoute une particule à son nom, pour faire chic, à l’image de cette superbe Jaguar qui progresse dans une épaisse obscurité que les cartes peinent à déchiffrer,

jusqu’au moment où au loin, Mélanie en est sûre : « des lumières brillent, Darling chéri » comme elle aime ponctuer ses adresses à Jack qui déjà se dirige, guidé par l’intuition de sa moitié, dans la direction des lumières qu’il distingue maintenant lui aussi, signe d’un foyer qui les attend, chaleureux,

de loin du moins, car en se rapprochant le sinistre des lieux préoccupent les jeunes amants qui paraissent à présent pressés de mettre cette étape du voyage derrière eux, et alors que Mélanie commençait à rassurer Jack sur ses inquiétudes vis-à-vis de l’accueil de ces lieux, un cri glaçant épouvantable retentit, qui ajouta la panique à l’envie d’être ailleurs, et se répéta toujours plus près de leur véhicule, à tel point que, saisie d’horreur, Mélanie attrapa Jack par le bras qui lui, s’agrippait à son volant et enfonçait son accélérateur sur le plancher,

lorsqu’il aperçut dans le rétroviseur une forme éthérée, fantôme aristocratique, lancé à leur poursuite et hurlant son intention de perdre les visiteurs qu’il terrorisait, tant et si bien qu’en entendant une fois de trop le cri du fantôme, Mélanie dévia le bras de Jack qui braqua violemment sur le côté, filant sur quelques mètres de terre boueuse avant de s’encastrer dans un tronc d’arbre qui fendit tout l’avant de la voiture et éjecta brutalement Jack à l’extérieur, transpercé de mille éclats du pare-brise, la colonne vertébrale tordue, comme rompue par la folie des grandeurs.

#EPISODE8 Coups de griffe dans l’esprit cartésien

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Invader Paris PA-437 – crédit photo: Yohanan Winogradsky

Il faisait tard, il faisait soir lorsque Mike quitta le bureau qu’il fut le dernier à déserter ce soir-là, ce dont il prit conscience en éteignant la lumière après avoir lancé un ultime « y’a quelqu’un » auquel un silence profond servit de réponse, une absence de réponse qui lui glaça le sang un instant et lui fit l’effet d’une mauvaise nouvelle, de celles que l’on sait d’ordinaire prémonitoire mais que son esprit cartésien prit de haut, d’un air de « même pas peur » qui l’habita tout le long du chemin pour rejoindre la soirée à laquelle il se rendait,

entre autres choses pour retrouver l’héroïne, la belle et douce Cindy qu’il comptait bien séduire de manière cartésienne avec là aussi, un air de « toujours même pas peur » qui l’encourageait à toujours plus presser le pas, lorsque, relevant la tête, il vit au milieu de la rue déserte une créature lui barrer le chemin, rouge, blanche et ridiculement petite, qui le regarda, que Mike regarda, qui le regarda, que Mike regarda, tandis qu’une boule de branchages passée dans son dos poussée par le vent et que la créature le regardait et que lui la regardait en retour,

jusqu’au moment où la lassitude du regardage atteint un paroxysme qui sonna l’assaut de la créature alors que Mike ne pouvait que regarder la bestiole se ruer sur lui, cartésiennement tétanisé qu’il était, avec un air de peur sur le visage qu’il se vit bientôt arracher par les coups de griffe rageux qui eurent tôt fait d’effacer regard, yeux, globes oculaires et toutes autres formes d’expression du pauvre Mike qui n’atteindrait jamais sa soirée, laissant la belle et douce Cindy rire aux éclats et trinquer avec des esprits moins cartésiens que le sien.

#EPISODE9 La soirée tourne mal

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Invader Paris PA-1295 – crédit photo: Yohanan Winogradsky

Il était à présent 3h du matin et la musique hurlait à plein dans le club où la masse des corps dégoulinants de sueur s’agitait sur la piste de danse, ombres chinoises éclairées par intermittence, inscrivant ses mouvements dans un flash épileptisant, découvrant une pose différente à chaque jet de lumière,

et au milieu de cette ambiance apocalyptique, Oliver célébrait avec ses collègues et sans conviction les résultats financiers du groupe qui dépassaient tous les pronostics les plus fous et justifiaient que l’on se retourne l’entendement par l’effet conjugué de l’alcool, de la poudre et du bruit abrutissant, comme ça sans songer au lendemain, compétition testosteronée dans laquelle le premier qui vomit
perd son statut mâle et fera l’objet des moqueries de tout l’open space dès le lendemain,

et c’est à cette pensée précisément qu’Oliver sentit monter l’envie incontrôlable de tout rendre, souhaitant, avec un mépris certain pour ses camarades de bureau les arroser abondamment, les décorer de gerbe, bref, les noyer, et alors que l’idée le séduisait en partie, il se ressaisit et parvint à se retenir, prétextant un besoin urgent pour aller aux toilettes qu’il atteignit à pas pressés, traversant les couloirs du sous-sol, jusqu’au moment où n’en pouvant plus il s’appuya contre le mur et dégueula toutes ses consos du soir, l’estomac spasmé, la puanteur répugnante harcelant ses sens,

et ce n’est qu’après quelques minutes qu’enfin il avança vers le lavabo et put se passer de l’eau sur le visage, s’observer dans la glace puis remettre la tête sous l’eau, puis s’observer à nouveau, et répéter une troisième fois le rituel, lorsqu’il aperçut, en remontant de son ablution finale, dans le miroir, une forme tapie dans l’ombre dans son dos, une créature qui ne lui laissa pas même le temps de la surprise et lui transperça la gorge d’une griffe et le bas ventre d’une autre, le soulevant de terre et s’aspergeant ainsi que le mur derrière lui de son sang rouge sombre, offrant à Oliver comme ultime pensée, la preuve que quand y’en a plus y’en a encore.

#EPISODE10 Ce jeu, c’est de la bombe !

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Invader Paris PA-392 – crédit photo: Yohanan Winogradsky

Bill, Oliver, Michael, Bryan se retrouvèrent comme à leur habitude le samedi afin de passer la journée, puis la soirée, puis la nuit à jouer à leur jeu vidéo préféré,

affrontement ludique et stratégique entre amis, au cours duquel les joueurs, débordant d’excitation, torturent leurs manettes et leurs boutons, les yeux hypnotisés par l’écran de la télé géante du salon, lâchés dans un labyrinthe vu de haut, et cherchent à faire exploser leurs camarades à coup de bombes duo dimensionnées, activité ludique sans pardon ni loi sociale, où chaque disparition occasionne rires et moqueries et affirmations d’être le meilleur jusqu’à sa propre explosion, rotation des rôles qui roule jusqu’au petit matin, où généralement achevés et morts de fatigue les duellistes s’endorment vautrés les uns contre les autres sur le canapé encore plus épuisé qu’eux, au milieu des cartons de pizza et des cannettes vides,

sauf que cette fois-ci, alors qu’ils étaient lancés dans une partie endiablée, dont l’issue ne semblait pas vouloir se décider, le jeu prit les commandes et un compte à rebours s’enclencha, s’affichant en chiffres énormes sur l’écran, une voix synthétique vociférant que la fin était proche, mode de jeu original qui les amusa beaucoup et renforça chez chacun l’ardeur à détruire son prochain, tandis que les bombes grossissaient à mesure que le décompte défilait, occupant tous les pixels de l’affichage et rendant ainsi le jeu impraticable,

les quatre amis se regardèrent, hilares, tout heureux de la découverte de cette nouvelle façon de jouer, posèrent leurs manettes et se mirent à danser, à trinquer, à répéter que c’était trop fort, puis crièrent les cinq dernières secondes, bras dessus, bras dessous, comme on attend la fin d’un match victorieux, alors qu’une seule grosse bombe noire prenait maintenant tout l’écran, ils prirent leur élan pour célébrer le passage du un vers le zéro, mais la détonation leur offrit bien plus, les propulsant tous les quatre vers une aire de jeux d’où ils ne reviendraient pas.


Tous les épisodes sont également publiés sur Instagram sur le hashtag #mortdesecondroledanslesannees80. D’autres histoires autour des œuvres d’Invader sont sur la voix de l’art urbain.

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